« Au lieu de lire, au vrai sens du terme, nos étudiants sont constamment distraits par le savoir fragmentaire disponible sur Internet et diffusé par les médias de masse. Et il y a plus grave. L'éducation est aujourd'hui menacée par les orthodoxies nationalistes et religieuses propagées par les médias, qui se concentrent de manière ahistorique et sensationnaliste sur les guerres électroniques lointaines, lesquelles donnent aux spectateurs une impression de « précision chirurgicale » et masquent ainsi les terribles souffrances et destructions engendrées par la guerre moderne. En démonisant un ennemi inconnu auquel elles accolent l'étiquette «terroriste» afin d'entretenir la colère de l'opinion, les images médiatiques focalisent trop l'attention et peuvent être facilement manipulées en période de crise et d'insécurité, comme après les attentats du 11 septembre. »
Edward W. Saïd; Préface à l'édition de 2003 de l'Orientalisme.
« Les choses “sérieuses” commencent néanmoins dans les années 1990, lorsque l’armée américaine investit des sommes très importantes pour transformer un jeu vidéo particulièrement célèbre,Doom II, en Marine Doom, destiné à favoriser le recrutement. Une évolution que confirme la création, totalement aux frais de l’armée US cette fois-ci, deAmerica’s Army, un jeu en ligne où il s’agit de “casser” des ennemis de l’ordre, dépeints comme des “sauvageons” archétypiques ou des étrangers parlant… arabe.
“Guerre de haute intensité technologique” dans le vocabulaire des spécialistes, la guerre d’Irak ne fait qu’entériner le rôle toujours croissant des techniques numériques dans les opérations comme dans la formation des combattants. L’armée américaine développe ainsi une série de logiciels destinés à aider les GI’s à mieux gérer la dimension culturelle des conflits, et en particulier la gestuelle propre aux “indigènes” qu’ils sont – tout de même – amenés à croiser (encore vivants) sur leur route. Il y a ainsi Tactical Pashto et surtout, un grand succès semble-t-il,Tactical Iraqi...»
Terme visuel (que je dois à A.A.A) : Capture d'image du jeu vidéo hyperpopulaire Metal Slug « met[tant] en scène la redoutable escouade des Peregrine Falcons (les troupes d'élite de l'armée régulière) affrontant l'armée rebelle du Général Morden, une caricature de Saddam Hussein.» (Wikipédia).
« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est a côté d'eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie.
Au-dessus de ceux-la s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre? »
Alexis de Tocqueville; De la démocratie en Amérique.
Terme sonore : Matmos; Stripes and Stars Forever (The civil war, 2004)
« Vous parlez de la France de Dunkerque à Tamanrasset, je vous prédis l'Algérie de Tamanrasset à Dunkerque. »
Dernières paroles deLarbi Ben M'hidi, assassiné le 4 mars 1957, par l'Armée Française qui continuent de résonner avec fureur dans les cervelles des héritiers politiques et intellectuels de ses assassins. Mes remerciements vont à Merouane A. pour le rappel de cette date symbolique.
« Il ne peut être question d'expliciter l'humour et de le faire servir à des fin didactiques. Autant vouloir dégager du suicide une morale de la vie. »
André Breton; Anthologie de l'humour noir.
Terme visuels : captures d'écran deGazastrophe, le jour d'aprèstémoignage aussi interpelé que rare de Samir Abdallah et Khéridine Mabrouk sur l'attaque israélienne contre Gaza en décembre 2008.
« La propagande communiste menace les gens de rater le train de l’histoire, de rester désespérément en retard de leur époque, et de passer une vie inutile, de même que les nazis les menaçaient de vivre en désaccord avec les lois éternelles de la nature et de la vie, en détériorant leur sang d’irréparable et mystérieuse façon. On a comparé la façon dont la propagande totalitaire souligne la nature “ scientifique ” de ses assertions, à certaines techniques publicitaires qui s'adressent également aux masses. Il est bien vrai que les pages publicitaires de n'importe quel journal donnent des exemples de ce caractère “ scientifique ”, qui permet à un fabriquant de prouver à l'aide de faits, des chiffres et d'un service de recherche", que son savon est “ le meilleur du monde ”. Il est non moins vrai qu'il y a un certain élément de violence dans les débordements d'imagination des publicistes : derrière l'affirmation que les femmes qui n'utilisent pas cette marque particulière de savon resteront à vie boutonneuses et , se cache le rêve fou du monopole, le rêve qu'un jour le fabricant du “ seul savon qui empêche l'acné ” aura le pouvoir de priver de mari toutes les femmes qui n'utilisent pas son savon. Dans le cas de la publicité comme de la propagande, la science n'est qu'un produit de remplacement de la puissance. »
Hannah Arendt; Les origines du totalitarisme : Le système totalitaire. Terme visuel : Affiche publicitaire piochée chez la très bien inspiréeRacha B.
أَطِلّ ، كشرفة بيت ، على ما أريد أَطِلّ على لغتي بعد يومين.. يكفي غياب قليل ليفتح أسخيليوس الباب للسلم يكفي خطاب قصير ليشعل أنطونيو الحرب تكفي يد امرأة في يدي كي أعانق حريتي وإن يبدأ المد والجذر في جسدي من جديد.. أطل ، كشرفة بيت أطل على شبحي قادما من بعيد
محمود درويش؛ أُطِلُّ كشرفة بيت
الصورة التقطتها فرح ع. من فيلم "يد إلهية" لإليا سليمان
« 89 morts, la grande faucheuse démocratique et impériale brade les prix au mois d'août... 89 morts dont 50 enfants de moins de 15 ans et 19 femmes, pour lesquels il n’y aura pas de commémoration, il n’y aura pas de chapelle ardente, pas de plus jamais ça… 89 morts pour qui la règle du mort kilométrique s’applique plus que jamais… 89 morts d’une qualité humaine inférieure, car il existe bien, dans la pratique, des différences ontologiques entre êtres humains… 89 morts de bougnouls du bout du monde, masse sans visage, indistincte, anonyme, dont on se soucie comme d’une guigne… 89 morts passés sous silence, passés pour pertes et profits, car l’Economie politique a horreur du vide autre que celui qu'elle génère… 89 morts par lesquels, on mesure tout le mensonge de l’ humanisme de pacotille qu’on exhibe comme un trophée de guerre … 89 morts qui valent bien moins que les bouddha de Bamiyan… 89 morts qui nous rappellent qu’ « il n’est pas un témoignage de culture qui ne soit aussi témoignage de barbarie…»… 89 morts que les féministes de Marie-Claire ne pleureront pas pour ne pas abîmer leur Rimmel… 89 morts qui ne remplaceront pas l’usage intéressé (métonymie, focalisation particularisante) qui est fait de la burqa par ici… 89 morts qui fera pas chanceler la croyance selon laquelle les lectrices d’Elle sont libres et épanouies… 89 morts qui expriment bien ce que veut dire « Vivre et penser comme de porcs » ! 89 morts qu’on tue et dont on voudrait tuer jusqu'aux croyances les plus sacrées… 89 morts anéantis par les bombes glacées du calcul égoïste… 89 morts dont on voudrait qu’ils n’aient pas même la consolation de « l’esprit d’un monde sans esprit »… 89 morts et 2 questions : A combien s'élève la vie humaine ? Peut-on être Afghan et humain à la fois? L’épistémologie impériale répond à la première par "pas un kopeck" et à la seconde "c’est impossible !" »
« Il n’y a qu’à voir la solidarité qu’il y a eu pour les filles exclues de l’école. Pas grand-chose ! Une école pour tou-te-s n’a pas du tout eu l’ampleur du mouvement de soutien aux élèves sans-papiers, ce qui pour moi s’explique assez facilement. Ce n’est pas une question d’Islam, c’est plutôt que les sans-papiers sont hyper précaires, hyper vulnérables, et qu’ils connaissent mal la France, par conséquent « nous les militants, nous pouvons les prendre en charge ». C’est une relation de pouvoir. Mais le jour où le « sans-papiers » dira : «moi je mène ma lutte comme je l’entends », ou encore « je reste ici parce que hier vous m’avez colonisé, et je ne partirai que si vous me rendez tout ce que vous m’avez pris » je ne sais pas s’il sera aussi populaire et aussi soutenu qu’aujourd’hui. Les filles voilées ne sont pas comme les sans-papiers et donc elles agacent : elles sont françaises, elles connaissent parfaitement la langue, les pays, les lois et elles parlent d’égal à égal avec toi. Et c’est justement ça qui fait flipper tant de gens. « Qu’est-ce que c’est que cette petite prétentieuse ? » C’est comme ça que l’on parle de nous ! Si tout le monde ne s’est pas mis d’accord pour nous virer dès 1989, c’est qu’on avait encore de la pitié pour nous, on nous prenait pour des pauvres filles, victimes de leurs pères ou de leurs frères. C’est quand nous nous sommes affirmés libres et égales que nous avons suscité de la peur et de la haine. »
« Qu'est ce qui vaut alors que les uns soient écoutés et les autres à peine ? Qu'est ce qui donne au bourreau plus de reconnaissance dans la reconstitution de l'histoire ? Qu'est ce qui fait que l'on soit admiratif devant un cinéaste qui « écrit avec les tripes » et que l'on ferme les yeux devant les victimes qui font son film quand elles ont les tripes à l'air ? Qui est ce qui donne à ceux qui produisent les carnages le droit à la poésie et l'admiration de la critique ? Est-ce la logique des choses que de perpétuer les massacres et d'en faire des films « impressionnants » ? »
« J'étais fasciné par le dos tendre et dodu d'Hitler toujours si sanglé dans son uniforme. Chaque fois que je commençais à peindre la bretelle de cuir qui, partant de sa ceinture passait sur son épaule opposée, la mollesse de cette chair Hitlérienne comprimée sous la tunique militaire créait en moi un état d'extase gustatif laiteux, nutritif et wagnérien qui faisait violemment battre mon cœur... je considérais Hitler comme un masochiste intégral possédé par l'idée fixe de déclencher une guerre pour la perdre ensuite héroïquement.»
Avida Dollar (plus connu sous le nom de Salvador Dali) cité dansDali de Gilles Neret. Termes audio-visuels : Beni Bischof; Gemälde malt Künstler(Artiste peint par un tableau). Bande-annonce du film Lebanon du cinéaste israélien Samuel Maoz .
« Je ne connaissais personne à bord et cependant chacun semblait me reconnaître. Mon signalement devait être devenu précis, instantané dans leur esprit, comme celui du criminel célèbre qu’on publie dans les journaux. Je tenais, sans le vouloir, le rôle de l’indispensable « infâme et répugnant saligaud » honte du genre humain qu’on signale partout au long des siècles, dont tout le monde a entendu parler, ainsi que du Diable et du Bon Dieu, mais qui demeure toujours si divers, si fuyant, quand à terre et dans la vie, insaisissable en somme. Il avait fallu pour l’isoler enfin, le « saligaud », l’identifier, le tenir, les circonstances exceptionnelles qu’on ne rencontrait que sur ce bord étroit.»
Louis-Ferdinand Céline; Voyage au bout de la nuit.
« Il n'existe en somme que les misères bien présentées pour faire recette, celles qui sont bien préparées par l'imagination. »
Louis-Ferdinand Céline; Voyage au bout de la nuit. Termes visuels : De haut en bas : 1, 2 3 et 4 : Quelques Imbéciles; Camelote. 5 : Jean-Léon Gérôme; le Gynécée. 6 : René Pellos; Les Pieds Nickeles N° 86, Dans Le Harem. 7 : Kipling West (?); Lady Harem. 8 : Farah Abed (a post-modern جنّية (Jinniyah)); Wisk Dance.
« Mentir, baiser, mourir. Il venait d'être défendu d'entreprendre autre chose. On mentait avec rage au-delà de l'imaginaire, bien au-delà du ridicule et de l'absurde, dans les journaux, sur les affiches, à pied, à cheval, en voiture. Tout le monde s'y était mis. C'est à qui mentirait plus énormément que l'autre. Bientôt il n'y eut plus de vérité dans la ville. »
Louis-Ferdinand Céline; Voyage au bout de la nuit.
« C'est cela, l'exil, l'étranger, cette inexorable observation de l'existence telle qu'elle est vraiment pendant ces longues heures lucides, exceptionnelles dans la trame du temps humain, où les habitudes du pays précédent vous abandonnent, sans que les autres, les nouvelles, vous aient encore suffisamment abruti.»
Louis-Ferdinand Céline; Voyage au bout de la nuit.
« Imaginez que le philosophe soit un émigré arrivé chez les Grecs; il en est ainsi de ces préplatoniciens. Ce sont en quelque manière des étrangers dépaysés. »
Friedrich Nietzsche; Naissance de la philosophie.
Terme sonore : The Doors; People are Strange (Strange Days, 1967).
« La trique finit par fatiguer celui qui la manie, tandis que l'espoir de devenir puissants et riches dont les Blancs sont gavés, ça ne coûte rien, absolument rien. Qu'on ne vienne plus nous vanter l'Égypte et les Tyrans tartares ! Ce n'étaient ces antiques amateurs que petits margoulins prétentieux dans l'art suprême de faire rendre à la bête verticale son plus bel effort au boulot. Ils ne savaient pas, ces primitifs, l'appeler « Monsieur » l'esclave, et le faire voter de temps à autres, ni lui payer le journal, ni surtout l'emmener à la guerre pour lui faire passer ses passions. »
Louis-Ferdinand Céline; Voyage au bout de la nuit.
Terme visuel : Ruminant (dans ce cas une vache sans train) : Sublimation rêvée du Sujet Républicain.
« La meilleure des polices c'est tout ce qu'on t'prends, tout ce qu'on t'laisse, tout ce qu'on tue en toi, tout ce qu'on t'mâche, tout ce qu'on t'crache,
(tout ce que tu bectes pour garder le gout de moisir à crédit dans un putain de trou.) »
Hamé (La Rumeur); La meilleure des polices (Du cœur à l'outrage, 2008).
Terme visuel : "la meilleure des gardes-à-vue", un graffiti de Zoo Project (boulevard de la Chapelle, Paris XIXème).
« Les hupomnêmata, au sens technique, pouvaient être des livres de compte, des registres publics, des carnets individuels servant d'aide-mémoire. Leur usage comme livre de vie, guide de conduite semble être devenu chose courante dans tout un public cultivé. On y consignait des citations, des fragments d'ouvrages, des exemples et des actions dont on avait été témoin ou dont on avait lu le récit, des réflexions ou des raisonnements qu'on avait entendu ou qui étaient venus à l'esprit. Ils constituaient une mémoire matérielle des choses lues, entendues ou pensées ; ils les offraient ainsi comme un trésor accumulé à la relecture et la méditation ultérieures.
(...)
Aussi personnels qu'ils soient, ces hupomnêmata ne doivent pas être compris comme des journaux intimes, ou comme ces récits d'expérience spirituelle (tentations, luttes, chutes et victoires) qu'on pourra trouver dans la littérature chrétienne ultérieure. Ils ne constituent pas un « récit de soi-même » ; ils n'ont pas pour objectif de faire venir à la lumière du jour les arcana conscientiae dont l'aveu - oral ou écrit - a valeur purificatrice. Le mouvement qu'ils cherchent à effectuer est inverse de celui-là : il s'agit non de poursuivre l'indicible, non de révéler le caché, non de dire le non-dit, mais de capter au contraire le déjà-dit ; rassembler ce qu'on a pu entendre ou lire, et cela pour une fin qui n'est rien de moins que la constitution de soi. »
Michel Foucault, L'écriture de soi, Corps écrits n° 5, février 1983, pp. 3-23, reproduit inDits et écrits, volume IV, Gallimard.
« Insensé voici l'homme aux crispations de cristal /
à la rumeur de sable au passé de poupée /
à la démarche creuse dans un lit de détresse /
et cependant présent aux passages du printemps »
Joan Miró