« Je crois qu’il faut dire clairement, à propos du discours culturel et des échanges à l’intérieur d’une culture, que ce qui est couramment mis en circulation par ceux-ci n’est pas la « vérité », mais des représentations. (...) La valeur, l'efficacité, la force, la vérité apparente d'une assertion écrite sur l'Orient reposent très peu sur l'Orient en tant que tel et ne peuvent en dépendre instrumentalement. Au contraire, l'assertion écrite est une présence pour le lecteur du fait qu'elle a exclu, déplacé, rendu superflu « l'Orient » comme chose réelle. Ainsi, tout l'orientalisme tient lieu de l'Orient, et s'en tient à distance : que l'orientalisme ait le moindre sens dépend plus de l'Occident que de l'Orient, et l'on est directement redevable de ce sens à différentes techniques occidentales de représentation qui rendent l'Orient visible, clair, et qui font qu'il est « là » dans le discours qu'on tient à son sujet. Ces représentations s'appuient pour leurs effets sur des institutions, des traditions, des conventions, des codes d'intelligibilité, et non sur un Orient lointain et amorphe.»
Edward W. Saïd.L'Orientalisme, l'Orient crée par l'Occident.
« Monotones comme l'Islam immobile, ces journées sont longues d'attente et de déception. (...). Le visage brûlé, le corps brisé par les nuits sans bivouacs, les pommettes en feu, le regard d'acier, le soldat d'Afrique lutte sans espoir de gloire, parce que la métropole est loin et se complait aux querelle comme jadis la Rome Impériale ou Byzance. Mais, comme le marabout, il aime ce sol et en subit le charme. A d'autres, les bureaux et les couloirs. Lui, il sert, obéissant à la mystique de l'Afrique. »
Maréchal Lyautey; Extrait d'une préface à un livre recueillant des photographies de la guerre du rif.
Terme visuel : Quelques Spahis, appelés aussi «chasseurs (d') indigènes.»
« Que peut-il rester [du colonisé], au terme de cet effort obstiné de dénaturation? Il n'est surement plus un alter ego du colonisateur. C'est à peine encore un être humain. Il tend rapidement vers l'objet. A la limite, ambition suprême du colonisateur, il devrait ne plus exister qu'en fonction des besoins du colonisateur, c'est à dire transformé en colonisé pur. »
Albert Memmi;Portrait du colonisé, Portrait du colonisateur.
Terme visuel : Affiche publicitaire apparue dans le métro il y a plusieurs mois produite par l'Office National du Tourisme Marocain.
« N'en déplaise aux chauvins de tout acabit, aux mystiques du drapeau, aux exaltés de l’hymne nationale (et ils sont nombreux au sein de l’immigration !), le nationalisme au Maghreb, par sa faculté à fractionner ne serait-ce, fait partie du dispositif postcolonial qui a pour fonction dernière de reconduire l’ordre colonial. Le nationalisme des dominés, en dernière instance, est la « ruse de la raison » impériale qui, ironiquement, permet de réinscrire les peuples anciennement colonisés dans l’ordre qu'ils croyaient avoir quitté. Les « élites », quelle que soit leur forme, dans ces pays ne sont que les garants et les bénéficiaires de cet ordre là… »
« L'objet donné se résorbe dans le dire somptueux, solennel, de la consécration, dans le geste poétique de la dédicace; le don s'exalte dans la seule voix qui le dit, (...) ; c'est le principe même de l'Hymne. Ne pouvant rien donner, je dédie la dédicace même, en quoi s'absorbe tout ce que j'ai à dire (...)»
Roland Barthes. Fragments d'un discours amoureux.
Terme sonore : Gnawa Diffusion; Char' Allah (Bab El Oued Kingston, 1999), mon hymne pour mes peuples du Maghreb.
« L’Occident, aujourd’hui, c’est un GI qui fonce sur Falloudja à bord d’un char Abraham M1 en écoutant du hard rock à plein tube. C’est un touriste perdu au milieu des plaines de la Mongolie, moqué de tous et qui serre sa Carte Bleue comme son unique planche de salut. C’est un manager qui ne jure que par le jeu de go. C’est une jeune fille qui cherche son bonheur parmi les fringues, les mecs et les crèmes hydratantes. C’est un militant suisse des droits de l’homme qui se rend aux quatre coins de la planète, solidaire de toutes les révoltes pourvu qu’elles soient défaites. C’est un Espagnol qui se fout pas mal de la liberté politique depuis qu’on lui a garanti la liberté sexuelle. C’est un amateur d’art qui offre à l’admiration médusée, et comme dernière expression de génie moderne, un siècle d’artistes qui, du surréalisme à l’actionisme viennois, rivalisent du crachat le mieux ajusté à la face de la civilisation. C’est enfin un cybernéticien qui a trouvé dans le bouddhisme une théorie réaliste de la conscience et un physicien des particules qui est allé chercher dans la métaphysique hindouiste l’inspiration de ses dernières trouvailles.
L’Occident, c’est cette civilisation qui a survécu à toutes les prophéties sur son effondrement par un singulier stratagème. Comme la bourgeoisie a dû se nier en tant que classe pour permettre l’embourgeoisement de la société, de l’ouvrier au baron. Comme le capital a dû se sacrifier en tant que rapport salarial pour s’imposer comme rapport social, devenant ainsi capital culturel et capital santé autant que capital financier. Comme le christianisme a dû se sacrifier en tant que religion pour se survivre comme structure affective, comme injonction diffuse à l’humilité, à la compassion et à l’impuissance, l’Occident s’est sacrifié en tant que civilisation particulière pour s’imposer comme culture universelle. L’opération se résume ainsi: une entité à l’agonie se sacrifie comme contenu pour se survivre en tant que forme. »
Terme audio : Amazigh Kateb; Michel Choukran (Marchez noir!, 2009)
----------------------
MICHEL CHOUKRANE
THAT’S NOT MÖSES ON THE RIVER NILE BUT ANOTHER PROPHET CAME WITH A BAD NEW STYLE SMOKING CIGARS, USING MOBILE MISTER MASTER CARD MAN IS NOT COMING DOWN FROM THE SKY
MICHEL EST UN ORIENTAL AU PASSE COLONIAL IL PORTE DES CHEMISES ETROITES QUI METTENT EN VALEUR SES POILS MISTA KITCH PAL SECAM, IL A GOUTE TOUTES LES CAMES IL VEUT QUE TOUTES LES FEMMES L’ADULENT ET QUE TOUTES LES FEMMES L’ACCLAMENT MICHEL EST BLOND COMME UN ANGE C’EST MICHAEL ANGE EN CHITANE IL A LES YEUX DE BRAD PITT ET S’EN SERT COMME D’UNE SARBACANE MICHEL EST BLANC COMME UN LINGE, IL A DES BIJOUX DE CHAMANE LE SOLEIL VEUT SA PEAU ET LES RAY-BANS AIMENT SON CRANE DE BEYROUTH A AMMAN IL PLANE, CRANE, FLANE COMME UN SULTAN QUI AURAIT ACHETE TOUTES LES DOUANES MICHEL NE PARLE PAS, IL ABOIE POURTANT CE N’EST PAS UN TECKEL IL SAIT AUSSI SE FAIRE PETIT, QUAND PARMI LES MOUTONS IL BELE SES NARINES SONT BIEN PLEINES, SA VIE MANQUE DE SEL ALORS IL DISPARAIT POUR FUMER DU CRACK DANS LA POUBELLE IL SE CHERCHE DANS LE NOIR BIEN A L’ABRI DU CIEL POURTANT MICHEL N’EST PAS UNE ORDURE LA PREUVE, TOUT LE MONDE L’APPELLE.
THAT’S NOT MÖSES ON THE RIVER NILE BUT ANOTHER PROPHET CAME WITH A BAD NEW STYLE SMOKING CIGARS, USING MOBILE MISTER MASTER CARD MAN IS NOT COMING DOWN FROM THE SKY
MICHEL IS SO BAD, MICHEL IS A BAD RUDE BOY MICHEL IS A RUDE BOY GAY, HE CAME FROM SINAÏ HE SHOWS UP LIKE A RIPPER WALKING IN THE NIGHT DREAMING AMERICAN LIKE A PRINCE OF DUBAÏ HE’S A DOUBLE BUBBLE HEAD AND DON’T ASKING WHY JUST TRY TO FIND WHAT’S TRUE AND WHERE IS THE LIE STAY WITH THE MAN STAY STAY WITH THE MAN IN A DARK DON’T OPEN THE LIGHT STAY WITH DA MAN IN A DARK LIKE THE FBI TRACK HIM QUITLY LIKE THE MOSCOU EYE SO FOLLOW LIKE A SHADOW DA ORIENTAL FLY
THAT’S NOT MÖSES ON THE RIVER NILE BUT ANOTHER PROPHET CAME WITH A BAD NEW STYLE SMOKING CIGARS, USING MOBILE MISTER MASTER CARD MAN IS NOT COMING DOWN FROM THE SKY
« J'ai connu vers 1924 un jeune homme de bonne famille entiché de littérature et tout particulièrement des auteurs contemporains. Il fut bien fou, quand il convenait de l'être, se gorgea de la poésie des bars quand elle était à la mode, afficha tapageusement une maîtresse, puis, à la de son père, reprit sagement l'usine familiale et le droit chemin. (...) Vers le moment qu'il se marie, il puisa dans ses lectures la formule qui devait justifier sa vie. « Il faut, m'écrivit-il un jour, faire comme tout le monde et n'être comme personne. » Il y a beaucoup de profondeur dans cette simple phrase. On devine que je la tiens pour la plus abjecte saloperie et la justification de toutes les mauvaises fois. Mais elle résume assez bien, je crois, la morale que nos auteurs ont vendu à leur public. Par là ils se sont justifiés les premiers : il faut faire comme tout le monde, c'est-à-dire vendre le drap d'Elbeuf ou le vin de Bordeaux selon les règles reçues, prendre une femme dotée; fréquenter les parents, les beaux-parents, les amis des beaux-parents; il faut n'être comme personne; c'est-à-dire sauver son âme et celle de sa famille par de beaux écrits à la fois destructeurs et respectueux. Je nommerai l'ensemble de ces œuvres une littérature d'alibi. »
Jean-Paul Sartre; Qu'est ce que la littérature?
« When books or pictures in reproduction are thrown on the market cheaply and attain huge sales,this does not affect the nature of the objects in question. But their nature is affected when these objects themselves are changed-rewritten, condensed, digested, reduced to kitsch in reproduction, or in preparation for the movies. This does not mean that culture spreads to the masses, but that culture is being destroyed in order to yield entertainment. The result of this is not disintegration but decay, and those who promote it are not the Tin Pan Alley composers but a special kind of intellectual, often well read and well informed, whose sole function is to organize, disseminate, and change cultural objects in order to persuade the masses that Hamlet can be as entertaining as My Fair Lady, and perhaps educational as well. There are many great authors of the past who have survived centuries of oblivion and neglect, but it is still an open question whether they will be able to survive an entertaining version of what they have to say. »
« Parce que la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis sont des puissances impériales, leur société [ NdM : ici au sens de Gramsci ] politique communique à leur société civile un sens de l'urgence, une imprégnation politique directe, pourrait-on dire, partout et à chaque fois que des questions se rapportant à leurs intérêts impériaux à l'étranger sont en jeu. (...) Être un européen ou un américain dans ces conditions, ce n'est pas du tout un fait sans conséquence : cela signifiait et cela signifie encore que l'on a conscience, même vague, d'appartenir à une puissance qui a des intérêts bien précis en Orient, et chose plus importante encore, d'appartenir à une partie de la terre qui a des rapports historiques avec l'Orient depuis pratiquement les temps homériques. »
Edward W. Said; L'Orientalisme.
Terme visuel : Extrait du Direct Soir du 04/01/10.
« Le politique s'institue aujourd'hui dans un élément qui est celui des media. Cet élément définit le concept même de l'espace public dans les démocraties libérales. L'interprétation y est performative : on transforme ce qu'on interprète. Plus qu'une ontologie, c'est une hantologie qui prévaut, car l'information comme la presse, la télé-communication ou techno-télé-discursivité spectralisent. Par eux passe l'hégémonie mondiale, ce qui réactualise l'esprit de Marx, qui, en dénonçant les spectres, en soulignait l'irréductibilité. Ce phénomène n'est pas circonstanciel. L'apparition des media répète l'indissociabilité originaire de la technique et du langage. »
« Comment peut-elle fonder ses privilèges, cette élite d'usurpateurs conscients de leur médiocrité? Un seul moyen : abaisser le colonisé pour se grandir, refuser la qualité d'hommes aux indigènes, les définir de simples privations. Cela ne sera pas difficile puisque, justement, le système les prive de tout; la pratique colonialiste a gravé l'idée coloniale dans les choses mêmes; c'est le mouvement des choses qui désigne à la fois le colonisateur et le colonisé. Ainsi l'oppression se justifie par elle-même : les oppresseurs produisent et maintiennent de force les maux qui rendent, à leurs yeux, l'opprimé semblable à ce qu'il faudrait qu'il fut pour mériter son sort. Le colon ne peut s'absoudre qu'en poursuivant systématiquement la « déshumanisation » du colonisé. (...) Le système veut à la fois la mort et la multiplication de ses victimes, toute transformation lui serait fatale: qu'on assimile ou qu'on massacre les indigènes, le coût de la main-d'œuvre ne cessera de monter. La lourde machine maintient entre la vie et la mort - toujours plus près de la mort que de la vie - ceux qui sont contraints de la mouvoir; une idéologie pétrifiée s'applique à considérer des hommes comme des bêtes qui parlent. Vainement : pour leur donner des ordres, fût-ce les plus durs, les plus insultants, il faut commencer par les reconnaître; (...) nul ne peut traiter un homme “comme un chien” s'il ne le tient d'abord pour un homme. »
Jean-Paul Sartre; Préface à « Portrait du colonisé, Portrait du colonisateur.» d'Alber Memmi.
(D'aucuns ne manquerons pas de scruter avec circonspection cette “correspondance” : anachronisme, délire, diront-ils. A la première bêtise je laisse Breton répondre :
« Une des idées mendiantes qui m'inspirent le plus de compassion C'est qu'on croit pouvoir frapper de grief l'anachronisme »
A la seconde, il s'agit de dire que nous croyons à la notion de continuum colonial - les choses ne disparaissant pas de manière magique dès lors qu'on croit qu'elle ne sont plus - articulant une division mondiale des tâches spectaculaires. Et ajoutons, mes voisins de vol Rabat-Paris, du type “marockains” (ces néo-nègres d'intérieur, petit colons par procuration) se dire « que les ritals c'est desʿroubi» n'a absolument rien d'anecdotique.)
«Plus d'un, comme moi sans doute, écrivent pour n'avoir plus de visage. Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même: c'est une morale d'état-civil; elle régit nos papiers. Qu'on nous laisse libres quand il s'agit d'écrire. »
Michel Foucault; L'archéologie du savoir.
Terme visuel : pioché dans exhibitions, recueil d'images de l'exquiseRacha B.
« Mais quand on lit Kafka, on voit quelle monstrueuse, quelle fade littérature est née de la sienne ! J'attends la réaction. Tant de gens se sont crus traqués et ont écrit une littérature de traqués sans tracas. »
Jean Genet; Lettre 37 à Frechtman.
Terme audiovisuel ( Pour une fois, l'aigle déroge à la règle et fait d'une pierre deux coups ) : Vincent Delerm; Le baiser de Modiano.
« L'identité historique n'est plus affirmée que comme pure nostalgie, l'Islam devient une religiosité diffuse à usage individuel, qui n'inspire plus la réflexion sur les grands problèmes nationaux; l'histoire arabe, mal connue et au fond méprisée, sert uniquement à justifier d'une manière fallacieuse un mimétisme total de l'Occident.
(...)
On voit bien que cette conscience technophile hait la psychologie et la sociologie différentielles, supprime la liberté de choix et use d'une rigueur effilée... L'intellectuel petit-bourgeois porte et propage une idéologie dont les implications sont contraires à ses conditions de vie et c'est là une autre conséquence de la coupure entre être et conscience dans notre société. »
L'entente générale à reconnaitre le racisme à son caractère d'hostilité nous renvoie à cette valeur centrale de notre culture, la valeur de la vie humaine qui rassemble le respect de la vie et l'unité postulée de l'humanité. Ceux qui sont “racisés”,(...), le sont actuellement cœur de l'humanité, le groupe dominant étant lui-même le prototype de l'humain. Toute mise en cause de la vie dans l'une de ses,parties atteint donc l'ensemble de l'humanité en un processus narcissique. La perception de l'hostilité est dépendante de la croyance au caractère sacré de la vie humaine (la mienne), et dépasse ainsi la perception de l'altérité de l'autre, elle survole l'existence réelle de l'autre et l'absorbe. Son sens se réduit à la proposition « Tuer l'autre c'est trop, c'est atteindre soi-même. La vie est atteinte en moi ». Réduire le racisme à l'hostilité est l'effet de l'égocentrisme fondamental de la perception qui ne se perçoit dans l'atteinte à l'autre que ce qui atteint soi-même. »
« Hébert ne commençait jamais un numéro du Père Duchêne sans y mettre quelques « foutre » et quelques « bougre ». Ces grossièretés ne signifiaient rien, mais elles signalaient. Quoi? Toute une situation révolutionnaire. Voilà donc l'exemple d'une écriture dont la fonction n'est pas seulement de communiquer ou d'exprimer, mais d'imposer un au-delà du langage qui est à la fois l'Histoire et le parti qu'on y prend. Il n'y a pas de langage écrit sans affiche et ce qui est vrai du Père Duchêne, l'est également de la Littérature. D'où un ensemble de signes donnés sans rapport avec l'idée, la langue ni le style, et destinés à définir dans l'épaisseur de tous les modes d'expression possibles, la solitude d'un langage rituel. »
Roland Barthes; Degré zéro de l'écriture.
« J’suis un d'ces chiens de casse, un macaque de Bagdad, Paris Nord, 93 City; Trash.
J’suis Shaka Zulu en roue arrière sur une Ducati 10-98, petit ! »
« On est foutus Une clique de barbares On va tous y passer, Comme le Pape : sans gilet pare-balles.
(...)
Chaque fois ça pète, et je reconstruis On est les plus divisés du monde C'est pour mes gars, civilisés ou non Mes troupes sont mobilisées J'vire dans le rouge mais je dois rester civilisé. »
Lunatic; Civilisé (Mauvais Oeil, 2001).
Terme visuel : Fastly Snail, كل مسلم منارة (Every muslim is a minaret). (Via Bader L.)
« La ruse est manifeste : ils suppriment l'exotisme parce qu'on est toujours exotique par rapport à quelqu'un et qu'ils ne veulent pas l'être, ils détruisent les traditions et l'Histoire pour échapper à leur situation historique, ils veulent oublier que la conscience la plus lucide est toujours entée quelque part, opérer une libération fictive, par un internationalisme abstrait, réaliser par l'universalisme une aristocratie de survol.»
« Il y eut un jour un brave homme pour s'imaginer que si les hommes se noyaient, c'est qu'ils étaient possédés de l'idée de pesanteur. S'ils chassaient cette idée de leur tête, par exemple en la qualifiant de superstitieuse, de religieuse, ils seraient à l'abri du danger de noyade. Sa vie durant, il combattit cette illusion de la pesanteur, dont les conséquences fâcheuses lui étaient démontrées amplement par toutes les statistiques.»
Karl Marx; L'Idéologie allemande.
Terme visuel : Franscisco de Goya; Le sommeil de la Raison produit des monstres.
« Et quand je dis journaliste je dis toujours salaud. Prenez-en pour votre grade à l’Intran, à Comoedia, à l'Œuvre, aux Nouvelles Littéraires, etc., cons, canailles, fientes, cochons. Il n’y a pas d’exception pour celui-ci, ni pour cet autre : punaises glabres et poux barbus, vous ne vous terrerez pas impunément dans les revues, les publications équivoques. Tout cela sent. L’encre. Blatte écrasée. L’ordure. A mort vous tous, qui vivez de la vie des autres, de ce qu’ils aiment et de leur ennui. A mort ceux dont la main est percée d’une plume, à mort ceux qui paraphrasent ce que je dis. »
« Les hupomnêmata, au sens technique, pouvaient être des livres de compte, des registres publics, des carnets individuels servant d'aide-mémoire. Leur usage comme livre de vie, guide de conduite semble être devenu chose courante dans tout un public cultivé. On y consignait des citations, des fragments d'ouvrages, des exemples et des actions dont on avait été témoin ou dont on avait lu le récit, des réflexions ou des raisonnements qu'on avait entendu ou qui étaient venus à l'esprit. Ils constituaient une mémoire matérielle des choses lues, entendues ou pensées ; ils les offraient ainsi comme un trésor accumulé à la relecture et la méditation ultérieures.
(...)
Aussi personnels qu'ils soient, ces hupomnêmata ne doivent pas être compris comme des journaux intimes, ou comme ces récits d'expérience spirituelle (tentations, luttes, chutes et victoires) qu'on pourra trouver dans la littérature chrétienne ultérieure. Ils ne constituent pas un « récit de soi-même » ; ils n'ont pas pour objectif de faire venir à la lumière du jour les arcana conscientiae dont l'aveu - oral ou écrit - a valeur purificatrice. Le mouvement qu'ils cherchent à effectuer est inverse de celui-là : il s'agit non de poursuivre l'indicible, non de révéler le caché, non de dire le non-dit, mais de capter au contraire le déjà-dit ; rassembler ce qu'on a pu entendre ou lire, et cela pour une fin qui n'est rien de moins que la constitution de soi. »
Michel Foucault, L'écriture de soi, Corps écrits n° 5, février 1983, pp. 3-23, reproduit inDits et écrits, volume IV, Gallimard.
« Insensé voici l'homme aux crispations de cristal /
à la rumeur de sable au passé de poupée /
à la démarche creuse dans un lit de détresse /
et cependant présent aux passages du printemps »
Joan Miró